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Deux articles d’Edouard
Glissant
dans Télérama et
Libération :
« Le monde vu du 10 mai »
Carnets inédits d’Edouard Glissant
(New York, mai 2008)
CLIQUEZ ICI
« Pour un Centre national à
la mémoire des esclavages »
Paru dans Libération du vendredi
9 mai 2008 CLIQUEZ ICI
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Autour du récent
manifeste d’Edouard Glissant,
«Les mémoires de la
faim – Tous les jours de mai »
Deux
articles ont été mis en ligne sur le site Mediapart dirigé par Edwy Plenel,
après la publication du manifeste d’Edouard Glissant : une
attaque de l’hypothétique « critique postcoloniale de l’Histoire »
à laquelle, selon son auteur, se serait livré l’écrivain (voir ici cet article, de Romain Bertrand) ; une réponse adressée par Alexis Nouss, à cette mise
en cause. Edouardglissant.com se propose de remettre en perspective les
termes de cette polémique, par une contribution intitulée « Edouard
Glissant, la mémoire et l’histoire ».
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LE RENDEZ-VOUS
PRIMORDIAL DE MAI 2008 :
SAMEDI 31 MAI, à partir
de 15 h, à la Halle Saint-Pierre
2, rue Ronsard - 75018 Paris. Réservation :
Tél. : 01 42 58 72 89. www.hallesaintpierre.org
La parole poétique d’Edouard Glissant
Une journée en présence d’Edouard Glissant,
pour faire découvrir, lire et entendre sa poésie
Le philosophe et poète martiniquais Edouard Glissant
est de plus en plus souvent sollicité pour partager avec le public sa vision
du monde et des relations entre les hommes qui font la force de sa pensée. Il
renouvelle les outils qui permettent d’aborder un monde où règnent l’ambigu,
le fragile, le dérivé.
Penseur du Tout-Monde et arpenteur de la pensée archipélique qui
consent à la pratique du détour, Edouard Glissant est d’abord et avant tout
un poète.
Sa pensée est une pensée de poète, sa langue est une langue de poète. Pour
Edouard Glissant poétique et politique se mêlent étroitement.
C’est à la découverte de cette parole poétique forte que sera consacrée la
journée du 31 mai.
Journée organisée et présentée par :
Catherine Pont-Humbert, écrivain, journaliste, productrice à France Culture.
Avec Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint-Pierre, et avec la
collaboration de l'institut du Tout-Monde.
Les participants :
Edouard Glissant est notamment l’auteur de La Lézarde ( Prix
Renaudot 1958), Le Quatrième Siècle, 1964 ; Traité du Tout-Monde,
1997 ; Poèmes complets (Le Sang rivé; Un Champ d'îles;
La Terre inquiète; Les Indes; Le Sel noir; Boises; Pays
rêvé, pays réel; Fastes; Les Grands chaos),1994 ; Ormerod,
2003 ; Une nouvelle région du monde, 2006. Les lectures des
textes, outre Edouard Glissant lui-même, seront assurées par quatre
comédiens :
Sophie Bourel . Elle a joué Hanke, Corneille, Racine, Musset, Molière
ou T.Williams, sous les directions notamment d’E.Chailloux, B.Jaque, P.
Ferran, D.Lurcel, C.Tiry, M. C.Morland… Elle exprime sa passion de la poésie
au travers de récitals depuis une dizaine d’années. C’est lors de l’un d’eux
à Carthage, qu’elle découvre « Les Indes ». En 2005, elle rencontre
E.Glissant et commence avec lui un travail autour de son oeuvre.
Eric Herson-Macarel. Il a joué Ramuz, Racine, Marivaux, Beckett, sous
les directions notamment de J.Lassalle, Ph. Adrien, D. Gery.. . Au
cinéma, il travaille avec Bertrand Tavernier ou Richard Dembo. Pour la radio,
notamment France Culture, il a participé à de nombreuses émissions ou
dramatiques.
André Marcon. Il a joué au théâtre des textes de V.Novarina ou Y.Reza.
Au cinéma, il travaille avec Coline Serreau, Michel Deville, Jacques Rivette,
Olivier Assayas…. Il est actuellement à l’affiche dans la pièce de Yasmina
Reza Le Dieu du carnage au théâtre Antoine.
Pierre Katuchevski. A mis en scène Les Troyennes de Sénèque, Hamlet-machine
d’Heiner Müller. En 2004, il met en scène et joue aux côtés de Marie-José Nat
La correspondance Nelly Sachs/Paul Celan (Festival de la
correspondance de Grignan, Festival Mois Molière de Versailles). Il a
récemment adapté, mis en scène et joué dans le spectacle Chère Edzia,
chers enfants...1939-1944, correspondance de la famille Rotgold,
représenté à Orléans, à Paris et au Mémorial de la Shoah.
Intervention musicale :
Jacques Coursil, artisan
du free jazz, dans l’effervescence du New York des années 1965, trompettiste,
poète ou professeur de linguistique dans les universités des quatre coins du
monde, Jacques Coursil est habité par ses mille et une expériences. Pour lui
poésie, littérature, musique et politique s’inscrivent les unes dans les
autres. Après avoir quitté la musique pendant 35 ans, il revient en 2007 avec
son dernier album, Clameurs, un projet "où musique et poésie
se croisent dans la phonétique de la langue". Entouré de musiciens
aux horizons divers, il met en notes la poésie de Frantz Fanon, Edouard
Glissant ou Monchoachi, poètes martiniquais, et d’Antar, poète pré-islamique.
et Fausto Ferraiuolo Trio (sous réserve)
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MÉMOIRE DES ESCLAVAGES
Institut du Tout-Monde
Commémoration
nomade et diffractée, pour l’année 2008, de la Mémoire des esclavages et de
leurs abolitions dans les Amériques et l’Océan Indien
L’Institut
du Tout-monde vous propose de célébrer, pour cette année 2008, et en marge
des autres cérémonies et hommages, les
mémoires des esclavages des Amériques et de l’océan Indien et de leurs abolitions, en commentant,
critiquant, complétant le texte suivant d’Édouard Glissant, par des lectures,
discussions, mises en espace, par des échanges de documentation avec les musées,
centres et festivals portant sur le même sujet, par des traductions de
fragments dans d’autres langues, et ceci dans toutes les occasions,
individuelles ou collectives, où vous pourriez vous trouver, en public ou en
privé, pendant le mois de mai 2008, et particulièrement le 10 de ce mois.
Cette commémoration nomade et diffractée en préparera d’autres, permanentes
et partagées, ainsi que les publications qui s’y rapporteraient.
Les contributions pourront être adressées à : administration@tout-monde.com
Consultez
le texte d’Edouard Glissant,
Les mémoires de la faim
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POLITIQUES
DU TOUT-MONDE
Séminaire de l'université de Paris
8 et de l'Institut du Tout-Monde
SOUS LA DIRECTION DE FRANÇOIS
NOUDELMANN
Les murs
s'élèvent, les nations se crispent, les généalogies s'ordonnent. Le monde des
échanges globalisés est aussi celui des assignations identitaires. Comprendre
le tourbillon de la mondialité exige qu'on en finisse avec les antithèses
fermées : enracinement vs cosmopolitisme, relativisme vs universalisme.
L'infinité des relations possibles et imprévisibles entre les cultures, les
lieux et les temporalités conduit à
interroger le divers plutôt que l'univers. « La mondialité c’est
la quantité finie et réalisée de l’infini détail du réel » écrit Édouard
Glissant.
Penser le
Tout-Monde requiert autant une esthétique qu'une politique, autant une poésie
qu'une philosophie. Le séminaire mobilisera les théories et les imaginaires
qui ouvrent de nouveaux paradigmes pour analyser les métamorphoses en cours,
leurs rythmes et leurs énergies, leurs périls et leurs horizons. Traces,
divagations, greffes, insurrections…
Le séminaire se déroule de mars à
mai 2008, à la Maison de l’Amérique latine et à l’Espace Agnès B. Consultez
le programme complet et les renseignements pratiques
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SORTIE DVD du film de
Federica Bertelli
avec les peintures de
Sylvie Séma
Les attracteurs étranges
La pensée du tremblement
chez Edouard Glissant
Ce film, où
convergent la parole d'Édouard Glissant, la peinture de Sylvie Séma et la
musique de Bës et Piersy Roos, met en jeu une réflexion sur la mondialité.
L’écrivain y aborde le rôle du politique et de l'artistique,
l'altermondialisme, la question complexe des identités et la transformation
de l'imaginaire, afin de mieux percevoir les changements qui affectent le
monde.
La notion
de mondialité et les problématiques qui s'y rattachent, comme celles de l'identité
multiple ou de la créolisation des cultures proposées par Édouard Glissant,
fournissent des outils pour penser le monde.
L’idée
centrale développée dans le film, à savoir la mondialité, précède le
phénomène récent de la mondialisation économiste. Cette réflexion, qui a pour
but le dépassement des repliements identitaires, nous invite à porter un
autre regard sur le monde actuel en prenant en considération «la
créolisation», «le métissage culturel qui produit de l’imprévisible», selon
Édouard Glissant. Il s’agit de consentir, comme l’affirme l’écrivain, à «la
valeur tremblante non pas seulement des métissages culturels mais, plus
avant, des cultures de métissage, qui nous préservent peut-être des limites
ou des intolérances qui nous guettent ».
Réalisation : Federica Bertelli avec les peintures de Sylvie Séma
Musique sur scène :Sébastien Bondieu (Bës) et Piersy Roos
Musique originale : Sébastien Bondieu (Bës), Piersy Roos, Paul Verdale, Nina Manima
Image et son :Corinne Maury, Olivier Zuchuat, Jil Servant,
Federica Bertelli
Les interventions d'Édouard
Glissant ont été filmées au Centre Culturel La Clef lors de la rencontre
"Poétique/politique" en 2003, au
Musée National des Arts et Traditions Populaires en 2002 lors de la
journée manifeste de la Mondialité, au Diamant (Martinique) en 1999 et dans
la Maison du soleil sur les collines de Bologne en 2004.
Les textes lus par Édouard
Glissant sont extraits de Poétique de la Relation et Traité du
tout-monde parus aux éditions Gallimard.
Pour acheter en ligne le DVD Les attracteurs
étranges (N°21 de la revue Les périphériques vous parlent) : http://www.lesperipheriques.org/article.php3?id_article=480
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L’hommage d’Edouard Glissant à
Aimé Césaire
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Nous sommes heureux de vous présenter ici l’article substantiel
qu’Edouard Glissant vient de publier sur le site d’Edwy Plenel
(« Mediapart »), en hommage à Aimé Césaire, après la mort du
poète survenue le 17 avril.
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Aimé Césaire
La passion du poète
La
route de Balata monte à travers la forêt primitive de Martinique jusqu’au
Morne-Rouge et au delà vers les plateaux d’Ajoupa-Bouillon, du Lorrain et
de Basse-Pointe, où le poète est né, et où l’on découvre et l’on éprouve
« la grand’lèche hystérique de la mer. » Pas un ne sait ni ne
peut dire à quel moment, sur cette route, vous quittez le sud du pays, ses
clartés sèches, ses plages apprivoisées, ses légèretés soucieuses, pour
entrer dans la demeure de ce nord de lourdes pluies, parfois de brumes, où
les fruits, châtaignes et abricots ou mangues térébinthes, sont pesants et
présents, et où l’on peut entendre d’au loin les conteurs et les batteurs
de tambour. Chacun s’y plante sans doute dans ses enfances sans bouger,
comme dans la boue rouge qui piète à l’assaut des mornes Pérou et Reculée.
Mais
la jeunesse du poète est aussi marquée par des errances tranquilles. Dans
les années de l’immédiat avant-guerre mondiale, la deuxième, il est
étudiant à Paris, ayant quitté ces mornes du nord de la Martinique, et le
Lycée Schoelcher à Fort-de-France. Il découvre ce qu’on appelait le vieux
continent, mais surtout il rencontre l’Afrique, « gigantesquement
chenillant au pied de l’Europe sa nudité où la mort fauche à larges
andains ». Non pas la découverte de l’explorateur, mais celle
essentielle du fils revenu à la source de ses passions et de ses
inquiétudes. Parmi ceux, africains, antillais, guyanais, malgaches,
réunionnais, qui constituent alors l’émigration intellectuelle des colonies
à Paris, laquelle était la marge d’une autre émigration de même origine,
ouvriers d’usines et sous-prolétaires, comme on disait à l’époque, et qui
sera ensuite officiellement et systématiquement organisée pour les besoins
de la reconstruction dans l’après-guerre, (quelques-uns se souviennent de
ce fameux Bureau de migration des
Départements d’Outre Mer, le très efficace Bumidom, qui aura fonctionné jusqu’aux débuts des années 1960),
Aimé Césaire est déjà un militant, qui accompagne les rédactions des revues
L’étudiant noir, Légitime Défense,
et qui peut-être fréquente les réunions chez madame Paulette Nardal,
attachée à la défense de la personnalité antillaise et noire. Il rencontre
le sénégalais Léopold Sédar Senghor et le guyanais Léon Gontran Damas, ce
sera l’inséparable trio de la Négritude, mais surtout, solitairement on
dirait, en tous cas par un effort puissant et passé alors inaperçu, c’est
en 1939, et le texte est publié en province dans une revue intitulée Volontés, qui de ce fait est devenue
historique, il fait jaillir, comme d’un puissant coup de pied dans la terre
pourtant lointaine, Le cahier d’un
retour au pays natal, que nous mettrons tout de suite au rang d’Éloges de Saint-John Perse, qui ont
précédé en 1917, et des Feuillets
d’Hypnos de René Char, qui suivront en 1943, au temps de la Résistance
française : un des très grands poèmes de notre époque, et qui selon
moi signifie bien plus loin que sa réputation d’œuvre militante.
L’errance
ainsi, qui n’est pas errements, et la découverte du monde, se radicalisent
en un mouvement délibéré, celui de la plongée dans le pays natal
martiniquais, avec les particularités que voici : Le Cahier n’est pas un texte de
description réaliste, mais rien n’est plus près des rythmes, des
étouffements et des pulsions de ce réel-là, ce n’est pas un texte
d’exaltation triomphaliste, pourtant il sera une des sources des
inspirations de la diaspora africaine, il s’y trame une poétique tragique,
et sans aucune complaisance, de la géographie et de l’histoire de ce pays à
soi-même encore inconnu, et, pour la première fois dans nos littératures,
une communication, une relation, de ce même pays, avec les civilisations
d’Afrique, les histoires enfin sues d’Haïti et des noirs des Etats-Unis,
des peuples andins et d’Amérique du sud, avec les souffrances du monde, sa
passion et son tremblement. Ainsi, dès ce commencement, la relation à
l’Afrique ne sera pas chantée comme immédiatement politique, elle ne
procédera pas de la démarche de Frantz Fanon, qu’elle rencontrera plus
loin, elle ne consistera pas non plus, comme pour Marcus Garvey et les
noirs des Etats-Unis, en un échange de population, en un autre retour, qui aurait pu passer pour
une occupation (du Liberia ou de la Sierra Leone) : ce sera plutôt une
profonde poétique de la souffrance historique des Afriques et de la
connaissance partagée du monde.
Ces
caractéristiques se révéleront d’autant plus remarquables que le Cahier connaîtra une seconde vie, de
1940 à 1943 et 44, dans une Martinique coupée du monde, occupée par les
marins de l’amiral Robert, délégué du régime de Vichy, et cernée par la
flotte étasunienne de la Caraïbe et de l’Atlantique. Le poème s’enrichit
des textes de résistance publiés alors par Aimé Césaire et ses amis, (dont
Suzanne Césaire sa femme et René Ménil), dans la revue Tropiques, où l’on peut découvrir un manifeste encore
aujourd’hui trop peu considéré, Poésie
et connaissance. La revue est
révélée, au hasard d’une vitrine de librairie, à André Breton, en 1941, et
l’œuvre de Césaire en même temps, alors que le poète français est en route
vers les Amériques avec un groupe d’artistes et d’intellectuels qui fuient
l’occupation nazie. Pendant cette période, Aimé Césaire écrit quelques-uns
de ses plus beaux poèmes, (Le grand
midi, Batouque) réunis dans Les
armes miraculeuses, à la puissance tellurique. Il s’inscrit au Parti
communiste français, dont il démissionnera en 1956 (la Lettre à Maurice Thorez), et à ce titre est élu dès 1945 député
de la Martinique, plus tard maire de Fort-de-France, fonctions qu’il
occupera pendant plus de cinquante ans, au nom du Parti progressiste
martiniquais, qu’il a fondé après sa séparation d’avec le Parti communiste
français. Nul ne saura dire si son combat politique s’est mené au détriment
de sa production poétique, ou non. L’opinion la plus simple serait qu’ils
se sont soutenus l’un l’autre.
La
fréquentation des surréalistes, en particulier l’amitié avec André Breton
et Paul Eluard d’une part, ainsi que les rapports très intimes avec Léopold
Sédar Senghor et avec le peintre cubain Wifredo Lam d’autre part, nous
aident à comprendre qu’il y a là une connivence entre des poétiques
occidentales modernes, toutes de contestation et de révolution du langage,
et des poétiques nègres, dont les inspirations (la puissance du rythme, le
merveilleux, la démesure, l’humour, la fusion originelle et la fondation
cosmique de la parole, ainsi que les procédés : d’accumulation,
d’assonance, de vertige, etc) se rencontrent sans se confondre. Césaire
n’est surréaliste que parce qu’il a fondé dans sa négritude, et non pas le
contraire. Cette négritude est à la fois de réveil de la mémoire et d’appel
prémonitoire à une renaissance, elle précède
en quelque sorte la floraison des négritudes modernes de la diaspora
africaine, en ce sens elle diffère de celle de Senghor qui procède d’une communauté millénaire,
dont elle résume la sagesse. La poétique d’Aimé Césaire est de volcans et
d’éruptions, elle est déchirée des emmêlements de la conscience, parcourue
des flots déhalés de la souffrance nègre, avec parfois une surprenante
tendresse d’eau de source, et des boucans de joie et de liesse.
Le
lecteur français lui reproche parfois un manque de mesure, alors même que
c’est une poésie toute de mesure, mais cette mesure-là est la mesure d’une
démesure, celle du monde. Le poète est celui qui raccorde les beautés de
son héritage aux beautés de son devenir dans le monde. Mais il n’a pas
oublié la Plantation, (il y est né), ni le bateau négrier. Nous pouvons
établir la différence d’avec les élégies de Léopold Sédar Senghor, offertes
comme dans une barque lente sur le grand fleuve du pays africain, et par
ailleurs, sur les quais de ports enrouillés, le chant aigu, écorché, aux
rythmes torturés, aux relents de matin trébuchant, de Léon Gontran Damas.
Étonnante dis-symphonie de ces trois paroles, qui célèbrent la source et la
diaspora, par où on entend que ces poétiques ont parcouru ensemble les
diversités du monde.
Cependant,
la maturité du poète est marquée par des travaux fertiles. Les livres de
poésie, Soleil cou coupé, Ferrements,
Cadastres, histoires et géographies, encore et toujours enserrées dans
le frémissement tragique du monde, jusqu’au dernier, Moi, laminaire, à la fois luminaire et laminé, qui du fond de
tant d’activités et de responsabilités lève la statue d’ombre d’une
solitude essentielle et irremplaçable. Les travaux, les essais, sur Toussaint-Louverture en particulier,
dont le plus important reste ce Discours
sur le colonialisme, où le poète met en oeuvre son érudition d’ancien
normalien pour faire remonter à la surface tant de propos racistes cachés
dans le terreau de la culture d’élite occidentale. L’acuité de la phrase,
qui frappe net. L’éloquence aussi, qui ouvre sur l’emportement. Les grands
poètes sont les plus grands des pamphlétaires.
Aimé
Césaire a mené une entreprise théâtrale tout orientée par la tragédie. On
l’aborderait par Une tempête, où
il prend à notre compte le personnage de Caliban, le monstre
(cannibale ?) de La Tempête
de William Shakespeare, rien moins qu’un habitant d’une île caraïbe, dont
le duc légitime de Milan, dépositaire de toutes les sciences et de la
connaissance, magique ou logique, fait la conquête. Cette réfutation par
Césaire d’une légitimité de la colonisation en son principe, comme de son
apologie dans les faits, serait une bonne introduction aux autres pièces, La tragédie du roi Christophe, et Une saison au Congo, qui examinent
les implacables distorsions qui suivent souvent les luttes de
décolonisation et qui en sont parfois les effets. On dit que pour compléter
ce cycle, le poète a eu l’intention d’écrire une tragédie sur la situation
des noirs des États-Unis, autre aspect de la colonisation, de ses énormes
variétés, de ses incalculables conséquences. Si la tragédie est la
résolution d’un dissolu, il est juste de considérer les tragédies des
poètes anticolonialistes, ou plus simplement des poètes des pays du Sud,
comme des tentatives de résoudre cet inconcevable dissolu qu’ont représenté
l’acte de coloniser et ses conséquences. La parole tragique accompagne
cette autre action qui à son tour s’oppose au geste du colonisateur. Le
monstre Caliban tout soudain est une conscience. Mais il arrive aussi que
la résolution du dissolu avorte, dans l’architecture tragique comme dans la
réalité souffrante des pays, et les histoires récentes en proposent combien
d’exemples : l’ancien colonisé reprend les manières, les stratégies,
les injustices de l’ancien colonisateur, la passion du pouvoir l’étouffe et
le tourne contre son peuple, en Haïti comme au Congo : la tragédie en rend
compte.
Alors
le poète est debout sur le terrain de son combat. On se souvient de la
présence et des interventions d’Aimé Césaire aux deux Congrès
internationaux des écrivains et artistes noirs, à la Sorbonne en 1956 et à
Rome en 1959. C’était le temps des difficiles luttes de libération en
Afrique, et il s’agissait d’aider avant tout à ces émancipations, mais
aussi, déjà, de préserver le plus qu’il se pouvait l’ouverture africaine,
la parole de poésie, la passion d’échanger, le goût d’être ensemble dans le
monde, que la société Présence
africaine et son directeur Alioune Diop avaient entrepris de défendre,
ce qu’Aimé Césaire accompagnait de toutes ses forces.
La
mort des poètes a des allures que des malheurs beaucoup plus accablants ou
terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un
grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne
pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que
même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais
nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher.
Edouard
Glissant
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Parution des Entretiens
de Baton-Rouge
(avec Alexandre
Leupin), chez Gallimard
« Je dois rendre
grâce à Alexandre Leupin de m'avoir entraîné dans ces entretiens, où j'avais
d'abord hésité à m'engager. Le sujet proposé, "L'approche du Moyen Âge
européen", me décida. Je ne considérais cette époque, difficilement
limitable ou définissable, ni comme une résultante des temps impériaux
évanouis, ni comme une préface à des Renaissances futures, mais comme un
drame en soi, que je n'hésitais pas à approcher de ces épisodes encore
coloniaux que tant de peuples vivent aujourd'hui : les pensées de
la multiplicité vaincues par les pensées de système. C'est aussi Alexandre
Leupin qui entreprit de déchiffrer les enregistrements que nous avions
réalisés. Pourquoi ? Le lecteur pourra peut-être en juger, à l'examen du
résultat : ce livre tout à fait saisonnier. Et pourquoi si
longtemps après ? Sans doute pour donner le temps à ce que nous aurions
l'un et l'autre à écrire ou à concevoir, alors et depuis, de rejoindre ce que
nous avions si tranquillement échangé entre nous, hors de toute
limite. »
Édouard Glissant
Voir aussi le site d’Alexandre Leupin, « Mondes
francophones »
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