Parcours d’une
jeunesse ardente
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A la rentrée scolaire de
1938, le jeune Glissant, désormais boursier, intègre donc le Lycée Schœlcher, où
l’enseignement vise l’excellence et la formation des futures élites du
pays : une discipline toute coloniale alliée à une exigence prononcée.
Edouard tire évidemment partie de cette qualité de l’enseignement, tout en
étant conscient de l’identité coloniale de la vision du monde qui s’y joue. Il
raconte s’être vu réprimander un jour par son professeur de Français, qui
n’avait pas apprécié une dissertation dans laquelle, voulant introduire des
éléments de subversion dans le langage, il s’était ingénié à débuter tous les
paragraphes par la conjonction et. Mais ces années coïncident également
avec la nomination (en 1940) d’un jeune professeur de philosophie, un certain
Aimé Césaire, qui déclenche parmi les lycéens un réel enthousiasme : le
surréalisme, le vertige rimbaldien et les ferments de la Négritude font leur
entrée dans les murs du Lycée Schœlcher, et les consciences s’en trouvent
bousculées.
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Edouard est bien sûr
très impressionné par cette haute personnalité, pédagogue, poète et communiste déjà
engagé dans la vie politique locale. Premiers essais d’écriture, premiers
poèmes vite répudiés, mais l’élan est bien là : des débuts marqués par la
veine surréaliste, que renforce encore sa participation à un groupe élaboré par
les jeunes lamentinois épris de littérature et
préoccupés de politique, sous le nom de Franc-Jeu. Passions
adolescentes pour la liberté libre des surréalistes, pour la révolution et les
idées de libération des colonies. Mais Glissant fait déjà entendre là une voix
singulière, assez éloignée d’un
internationalisme marxiste insuffisamment soucieux de l’identité originale de
son île. Il connaît bien, et en érudit, les préceptes de ce marxisme-là, dont
il découvre et approfondit les écrits mais reste néanmoins surtout attentif au
destin propre de la Caraïbe. Importante rencontre par exemple en 1946 avec le
jeune poète haïtien René Depestre, avec qui il parle des soubresauts récents
que connaît Haïti, à la recherche passionnée de sa liberté et de son héritage
de première nation noire. Penser en caribéen, en somme, à partir d’une
épaisseur anthropologique et d’une singularité historique, s’avère pour le
jeune Glissant le credo de sa réflexion, avant de devenir le lieu et la formule
d’une poétique.
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Comme pour tous les
jeunes Antillais de cette époque, la poursuite d’études supérieures exige le
départ pour la France, et c’est en 1946 qu’Edouard quitte pour la première fois
son île natale pour rejoindre Paris, à l’âge de dix-huit ans. Le premier contact
est rude avec cette capitale tant de fois imaginée et dont on a si souvent lu
des descriptions sous des plumes inspirées. La réalité est toute autre :
isolement et difficultés matérielles sont souvent le lot des étudiants
antillais dans ces années-là. Au 4 de la rue Blondel, habite le jeune Edouard
Glissant, qui y rencontre d’autres Antillais parmi lesquels notamment Frantz
Fanon : début d’une amitié forte.
Cette photo d’un
groupe d’amis d’Edouard a
été prise la veille de son départ pour la
métropole, devant l’église du Lamentin
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L’étudiant de la
Sorbonne persévère dans l’écriture : Un champ d’îles est achevé en 1949
et sera publié en 1953. Licence de philosophie la même année, puis diplômes
d’études supérieures en ethnologie sous la direction de Jean Wahl : Découverte
et conception du monde dans la poésie contemporaine. Poursuite de l’œuvre,
et rédaction de La Terre inquiète, qui paraîtra en 1955. Edouard s’ouvre
alors à la vie intellectuelle parisienne, si intense dans ces années-là.
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Après son retour au pays
natal à lui, en 1953, il est désormais rompu à la vie des salons littéraires, dans
lesquels il lie de solides amitiés, formant un petit groupe soudé par une
commune foi dans les vertus de renouveau de la poésie : Jean Paris,
Jacques Charpier, Henri Pichette,
Yves Bonnefoy, Maurice Roche, Kateb Yacine, Jean Laude,
Roger Giroux, entre autres. Des affamés de
littérature qui ont foi dans les luttes de la décolonisation qui s’amorcent
dans ces années-là, pour que l’Europe aux anciens parapets paie son tribu aux damnés de la Terre. Une vie intellectuelle
intense, en somme, activité d’écriture et travail critique, notamment pour Les
Lettres nouvelles, célèbre revue de son ami Maurice Nadeau.
Ci-contre, De droite
à gauche : Glissant, Henri Pichette, Denis
Roche, Maurice Roche
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Jusqu’en 1959, Glissant va
beaucoup publier dans Les Lettres nouvelles : articles d’analyse et
de critique littéraire (notamment à propos des enjeux de la littérature et de
la poésie moderne), mais aussi de critique esthétique relatifs à certains
artistes habitués de la galerie du Dragon, tels que Peverelli
ou Matta. En 1956, il va rejoindre Barthes ou encore Jean Duvignaud au comité
directeur de la revue.
Mais cette activité
intellectuelle ne se restreint pas au champ littéraire : le jeune poète
déploie un engagement culturel et politique qui le mène par exemple à partir de
la fin des années quarante, à collaborer régulièrement à la revue Présence
africaine ou encore à rejoindre le comité exécutif de la Société africaine
de culture.
Bien sûr, la création
connaît chez Glissant un moment marquant avec la publication en 1956 du recueil
Les Indes.
« Je sais, moi qui vous parle, ô
astre, que ceux-là furent sanglants et nus ! Ils trouvaient la joie sur le
chemin, telle une roche : on la ramasse et on la jette, afin qu’un bruit
de branches vous émeuve. (…) Je ne dis pas, moi qui vous parle : voici
d’hier les ensoleillés. Je ne dis pas qu’ils furent seuls, ni que l’autel leur
appartient. Pourtant je plonge dans la flamme, par où tu ris. Je remonte la rue
de ton éternité, jusqu’à ce soir de leurs douleurs. Nus, terribles à l’avancée
des tigres. N’ont-ils pas dérivé au long du fleuve de vos larmes, vers
là-bas ? Un qu’on déporte d’Est en Ouest, pour quelles Indes,
saviez-vous ? Sanglant et nu, de sang brûlé, nudité folle ; tandis
que la mer se tait. »