Note de lecture parue dans la revue de

l’ADPF, Notre librairie, N° 161, mars – mai 2006

 

 

 

Jean-Louis Joubert

Edouard Glissant

 

Paris, ADPF, coll. « Auteurs », 2005, 86 p.

 

 

Aujourd’hui mondialement célébrée, l’œuvre de Glissant suscite une activité critique soutenue qui atteste bien d’une audience croissante, et il est urgent de disposer de vues d’ensemble d’une œuvre si considérable. « Il faut savoir dire merci à celui qui fait à notre langue l’inestimable don de cet usage royal » : on connaît l’exclamation d’Aragon à la lecture de la poésie de Glissant. A notre tour de savoir remercier Jean-Louis Joubert, spécialiste bien connu des littératures francophones, de nous offrir avec sa monographie une éclairante synthèse de cet univers si foisonnant – et toujours en cours d’expansion, rappelons-le.

 

 

Si l’écriture glissantienne déjoue toutes les classifications et transcende les genres par de savants mélanges, c’est grâce au souci d’un décryptage aigu que sont abordés les romans, organisés en « archipel romanesque ». Quelques îles primordiales en émergent, de l’épopée anticolonialiste de La Lézarde (couronné par le Prix Renaudot 1958) au tourbillon d’Ormerod en 2003, en passant par le pilier que constitue Le Quatrième Siècle en 1964 (qui scrute les épaisseurs du non-dit de l’histoire antillaise), La Case du commandeur en 1981 et le vertige de Tout-Monde en 1993 (où le brassage de l’ouverture parcourt les entrelacs d’une écriture diffractée).

 

C’est ensuite au tour de l’œuvre poétique d’être tout aussi soigneusement balisée : les différents recueils sont envisagés dans leur disparate, où « une poésie éclatée » ressort de la publication des Poèmes complets en 1994, venant rassembler des illuminations où dominent des massifs qui ont nom Les Indes et Sel noir. Pour repérer l’unité de cette parole tellurique, sont pistées avec bonheur les trajectoires « du cri à la parole » qu’elle instille en une sorte de fonction cathartique de la poésie vis-à-vis des souffrances séculaires qu’imposèrent l’Histoire et ses tribulations, jusqu’à édifier ce que l’auteur désigne comme un épique de la Relation.

 

Les lignes de force de « l’évolution d’une pensée » sont dessinées dans une troisième partie qui permet d’apprécier les itinéraires d’une réflexion résolument « engagée » dans l’anticolonialisme de ses débuts et la recherche ardente des clés de l’identité antillaise, mais refusant tout le simplisme des cloisonnements idéologiques. Après les ferments du Discours antillais (1981), Joubert décrit bien ce tournant qui, à partir du Traité du Tout-Monde, va confirmer que l’ancrage se décline pour Glissant dans les diverses désinences de l’ouverture au monde, cette quête du Divers et de la Relation. Avec elle, suivant les rhizomes d’un enracinement multiple (Glissant se souvenant de Deleuze et Guattari), s’affirme le paradigme de la créolisation, processus incessant d’élaborations inédites par la mise en contact des cultures, poussant à son terme le concept limité de métissage. Conquête de l’imprévisible tribut de la Relation, la créolisation scelle la destinée des sociétés, à l’image de ce peuple mythique des Batoutos dont Sartorius immortalise en 1999 la fable prophétique.

 

Deux autres parties (« Thématiques » puis « Images matricielles ») déterminent les motifs fondateurs qui parcourent l’œuvre de part en part. Un panorama attentif de ces topoi qui n’ont cessé de marquer une écriture avide du réel dans toutes ses scansions : par cette attention fine au paysage, cette notion de la « trace », l’intérêt pour la figure de l’archipel, ou encore la peinture de l’antre du bateau négrier et de la plantation entendue comme creuset des sociétés américaines, l’écrivain a su modeler au gré de son univers la saisissante topographie d’une humanité déchirée et riches de bien des mutations. Et c’est tout le mérite de Jean-Louis Joubert que de nous en livrer les repères avec clarté, tout comme il le fait pour les « Intertextualités et correspondances » où apparaissent les liens importants de Glissant à Saint-John Perse, à Faulkner et aux arts.

Des éléments biographiques et bibliographiques ainsi qu’un élégant cahier iconographique viennent utilement clore cette très efficace introduction à l’œuvre archipélique d’Edouard Glissant.         

 

                                                                                                                              Loïc Céry